Les saisons de Monique

L'hiver au temps du tavernier

Monique Désy Proulx
janvier 2006

Tant pis si tu es menteur, tavernier sans tendresse
Je serai saoul dans une heure, je serai sans tristesse
Jacques Brel

 

Près de chez moi, il y a une taverne, un commerce d'un autre temps, conçu selon des critères qui surprennent aujourd'hui. Par exemple, les fenêtres qui donnent sur la rue sont garnies de blocs de verre opaques, de sorte qu'on ne voit pas l'intérieur. Ces vitres de couleur ambre, disposées en losange, donnent vaguement l'impression d'être à l'église quand on entre chez M. Lippé, le propriétaire de ce haut lieu de l'histoire du quartier Maisonneuve.

Gérald Lippé a été élevé dans ce commerce, que son père avait ouvert dans les années 40. Il se souvient du jour où, petit garçon, papa lui a confié une enveloppe, avec mission de la remettre à monsieur le curé et avec interdiction formelle de regarder à l'intérieur. L'enfant l'avait quand même ouverte, constatant avec stupéfaction qu'elle contenait une liasse de beaux billets : 500 $ en tout ! Ainsi, l'ecclésiastique fermerait les yeux sur l'existence de ce débit de boissons où les débardeurs et les ouvriers allaient se réfugier. Située à côté du port, au milieu d'un quartier rempli d'usines et de manufactures, la taverne connut de belles années. De cinq à six serveurs y travaillaient à temps plein et ça ne dérougissait pas, tous les jours sauf le dimanche, de neuf heures le matin jusqu'à dix heures le soir.

Aujourd'hui, les choses vont autrement. Le commerce ne compte plus que sur une poignée d'habitués. Quand les pouvoirs publics ont détruit la rue Notre-Dame, en 1972, ils ont chassé le gros de la clientèle de la Taverne VV. VV pour ViauVille, quartier de la biscuiterie Viau. D'autres usines avaient fait de ce coin un des plus industrieux d'Amérique du Nord. On y produisait non seulement des biscuits et du pain, mais aussi des chaussures par milliers. Et des vêtements. Et des bateaux. Depuis, le port s'est vidé et les usines ont fermé leurs portes, mais rien n'est venu remplacer cette activité.

retour

Pourtant, la Taverne, elle, a persisté. Gérald garde le cap et tient la roue, seul du matin au soir et six jours par semaine, malgré les lourdeurs bureaucratiques que notre société lui impose. Bien qu'il soit de petite taille, ce gentil tavernier agit en père de famille avec ses clients, grands gaillards qui débarquent régulièrement chez lui et qu'il met sagement à la porte à dix heures le soir, leur évitant ainsi de trop se soûler. Les prix qu'il pratique sont d'un autre temps : deux dollars et demi pour une bière. Et il refuse le pourboire ! « Je suis propriétaire ici. Votre patronage, madame, me suffit amplement. Merci de revenir. »

À plusieurs occasions, sa taverne a servi de quartier général à des protestataires. On s'y est réunis pour s'opposer à l'autoroute que le gouvernement voulait construire dans cette partie résidentielle et historique de la ville. On s'y est aussi réunis pour tenter d'empêcher le rapt de la fontaine de Riopelle que les élites financières sont venues chercher en 2002 afin de décorer leur place d'affaires du centre-ville. On s'y est encore réunis pour tourner le film Maurice Richard. Sur le grand écran, j'ai vu M. Lippé côtoyer le beau Roy Dupuis et circuler joyeusement parmi de faux joueurs de hockey plongés dans le passé.

Bref, mon tavernier connaît son monde. Sur le mur extérieur de son immeuble, on a collé la reproduction géante d'un tableau intitulé Gérald et l'esprit de la forêt. Un homme y est assis, seul, au milieu de grands arbres. À mes yeux, il symbolise bien M. Lippé entouré de ses clients.

Depuis quelques années, pour faire comme les autres, le commerçant a accepté d'installer sous son toit des machines à sous de Loto-Québec. Quelques pauvres hères passent maintenant leurs soirées à mettre de la monnaie dans des fentes et à voir leur porte-feuille se vider devant ces dessins de poires et de pommes qui refusent trop souvent de s'aligner afin de les enrichir.

Au début de l'hiver, attirés par le gling-gling de ces machines abrutissantes, trois jeunes hommes sont entrés, vers la fin d'une soirée tranquille, armés de carabines. Ils ont obligé les deux seuls clients, affolés, à se coucher par terre. Ils ont ordonné à M. Lippé de leur céder l'argent du jeu. Plutôt que d'obéir, Gérald a donné à l'un des trois bandits un bon coup de poing en plein visage ! Celui-ci a rebondi parmi les chaises et s'est effondré sur le terrazzo. Voyant cela, un de ses acolytes a frappé le tavernier par derrière, avec la crosse de son fusil, lui brisant le crâne, lui fracturant les clavicules et le laissant pour mort. Un client avait un cellulaire et a fait venir la police, tandis que deux des brigands s'enfuyaient les mains vides, abandonnant leur compagnon, inconscient, sur le sol.

Dans le quartier, le bruit a couru immédiatement : « M. Lippé s'est fait attaquer ! Il est à l'hôpital… » « Gérald a tué le gars… » « La taverne est fermée, peut-être pour toujours. »

Tout cela est arrivé il y a deux mois. Or, la semaine dernière, par une belle soirée enneigée, j'ai aperçu M. Lippé devant sa taverne en train de pelleter son entrée. J'ai vite marché à sa rencontre : « Hé ! Quel plaisir de vous voir ! Un vrai revenant… » Il m'a raconté les détails de sa mésaventure : « C'est la première fois qu'une chose pareille arrive en 64 ans. On a vu ça ailleurs, mais pas chez moi. Le monde est dans un état de déchéance. »

Pendant la vingtaine de minutes où je lui ai parlé, les passants s'arrêtaient pour lui serrer la main, s'enquérir de sa santé, lui demander s'il ouvrirait à nouveau son commerce. Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, presque tous ceux qui marchaient sur le trottoir saluaient mon tavernier plein de tendresse. De gros flocons tombaient doucement du ciel et la blancheur de l'hiver donnait le sentiment que la vie citadine était bonne, dans ce quartier populaire que les pouvoirs publics ont si souvent bafoué. Des policiers n'ont-ils pas avoué à M. Lippé qu'ils avaient beau patrouiller depuis plusieurs années dans le coin, ils n'étaient jamais entrés dans sa Taverne ? Voilà qui est drôlement symptomatique de l'attitude de nos dirigeants : ils passent sans le voir à côté d'un trésor. Et ces leaders aveugles abandonnent à leur sort les monsieur Lippé de ce monde, qui tiennent bon malgré l'adversité et qui rendent aimable le quotidien.